Juste au moment où j’écris cet article,
j’entends aux nouvelles que la Corée du Nord a fait des essais de
missiles. Malgré l’avertissement de la communauté internationale, le
président nord-coréen ne se laisse pas intimidé et menace d’en faire
d’autre prétextant la souveraineté de son État et sa liberté de faire
des essais
comme il l’entend. Rappelons-nous que la Corée du Nord est considérée
comme un « État voyou » par les États-Unis. Après l’Iran, l’Irak,
l’Afghanistan (et bien d’autres) voilà donc un autre régime au banc des
Nations.
Malgré les efforts de paix un peu partout dans le monde, il ne semble
pas y avoir tant de progrès. Toujours les mêmes histoires, conflit
après conflit. Par contre, on s’entend que les moyens techniques sont
beaucoup plus dangereux aujourd’hui qu’au Moyen-âge. Des populations
entières sont prises en otages, victimes de la volonté de puissance
d’une petite poignée. Avec l’arme atomique, c’est la terre entière qui
est menacée.
Concernant la Corée du Nord, il semblerait que les missiles ne sont pas
encore très perfectionnés pour aller bien loin. Dans ce cas-là, est-il
permis d’intervenir militairement avant qu’il n’y ait plus de dégâts? A
priori, oui. Cependant, est-ce si simple? Qui prend ces décisions?
Est-ce qu’il est juste d’intervenir maintenant? Et les conséquences?
En me posant ces questions, je me suis rappelé que dans la tradition
chrétienne, il y a avait tout un enseignement touchant la guerre. Il
s’agit de la doctrine de la guerre juste. À première vue, il semble y
avoir un paradoxe dans cette expression. De plus, comment peut-on
parler de guerre juste dans une religion qui fait de l’amour, la paix
et la justice des valeurs centrales de son enseignement? Le Christ
n’a-t-il pas dit de tendre l’autre joue? Il a même dit que tous ceux
qui prennent l’épée périront par l’épée.
Cela dit, à l’époque des premiers chrétiens, la question ne se posait
même pas. Il n’y avait pas d’états, d’empires ou de royaumes qui se
réclamaient du Christianisme. C’est Saint-Augustin (4e siècle après
J.-C.) qui introduisit cette théorie de la guerre juste. Il disait
entre autres : « L’homme doit toujours être prêt à ne pas résister ou à
ne pas se défendre si l’occasion le veut. Mais il faut parfois agir
autrement en raison du bien commun. » Entre autres, Augustin se posait
des questions sur ce passage d’évangile où des soldats demandent à Jean
le baptiste un conseil pour leur salut. La réponse du prophète fut si
surprenante que ça vaut la peine de la souligner : « Ne brutalisez
personne, contentez-vous de votre solde ». Aucune réprimande du genre «
jeter vos armes bande d’assassins, vous périrez tous dans le feu
éternel. » Connaissant la fougue du prophète Jean, nous nous serions
attendus plutôt à cela.
Connaissant la nature humaine, Augustin se doutait bien que l’homme
n’arrêterait pas de faire la guerre de sitôt. En effet, « La discorde
et les dissensions, la violence et la haine, font partie de notre
humanité déchue, et qu’il faut en tenir compte pour préserver
l’essentiel. » Or, dans ce cas, « On cherche à penser la guerre suivant
qu’elle est ou n’est pas un péché, quand elle n’est qu’un moindre mal
qui est moral ou quand elle est un acte de haine, de vengeance ou de
désir d’hégémonie. »
Il est clair qu’à la suite d’Augustin, l’Église n’a pas adopté une
attitude pacifique utopique qui condamne tout ce qui bouge. Elle a
préféré prendre le problème de manière réaliste en lui donnant des
règles éthiques et morales dans le but d’éviter le plus possible les
dommages collatéraux en plus de favoriser le bien commun. Quelles sont
ces règles? C’est ce que nous allons voir.
À la suite d’Augustin, c’est Thomas d’Aquin (13e s.) qui développa tout
un enseignement théologique sur la juste guerre. Son oeuvre reste tout
de même modeste sur ce sujet. N’empêche que son influence demeure
encore jusqu’à nos jours.
Trois conditions sont requises pour qu’une guerre soit juste. (Jus ad Bellum)
1- Tout d'abord, la guerre ne peut relever que de la puissance publique
(Auctoritas principis). Autrement, c’est un crime. Cette condition
s’oppose à la décision individuelle que défend le libéralisme. Pour ce
dernier, « un individu qui possède des armes ou paye des gens d’armes,
c’est pour assurer la protection de ses droits fondamentaux et non pour
assurer la pérennité d’un gouvernement en place. » Pour Saint-Thomas,
il n’appartient pas à une seule personne de convoquer la multitude. En
d’autres termes, c’est au gouvernement responsable du bien public qui à
l’autorité pour déclarer la guerre. La protection du bien commun est,
par le fait même une juste cause. En ces temps de mondialisation, une
autorité légitime supranationale tel le conseil de sécurité de l’ONU
s’avère très pertinente pour la protection de pays qui n’ont pas les
moyens de se protéger.
2- Même si le gouvernement a l’autorité pour déclarer la guerre. Ce
n’est toutefois pas à lui de décider arbitrairement quelles causes sont
justes et quelles ne le sont pas. L’Église a proposé quatre conditions
de la cause juste. Les voici :
· Que le dommage infligé par l’agresseur à la nation ou à la communauté des nations soit durable, grave et certain.
· Que les autres moyens d’y mettre fin se soient révélés impraticables ou inefficaces.
· Que soient réunies les conditions sérieuses de succès.
· Que l’emploi des armes n’entraîne pas des maux et des désordres plus graves que le mal à éliminer.
Elle termine sur un point non négligeable : La puissance des moyens
modernes de destruction pèse très lourdement dans l’appréciation de
cette condition.
3- La troisième condition concerne l’intention juste. C’est-à-dire de
promouvoir le bien et d’éviter le mal. En effet, Saint-Thomas nous dit
: « il peut arriver que même si l’autorité de celui qui engage la
guerre est légitime, et la cause juste, néanmoins la guerre soit rendue
illicite en raison d’une mauvaise intention. » Ces intentions peuvent
être par exemple : La volonté de puissance, le désir de nuire la
cruauté dans la vengeance, l’orgueil, etc.
De nos jours, le recours à un juge supraétatique impartial est devenu
indispensable pour s’assurer d’un meilleur jugement possible. Les
différents types de conflits nous emmènent à une remise en question
constante sur la pertinence d’engager la guerre. Un gouvernement qui
agit unilatéralement sans l’avis positif de la communauté
internationale peut difficilement justifier le recours à la guerre.
« Jus in Bello »
Le « Jus in Bello » concerne les actions militaires entreprises pour
mener la guerre. Même durant le conflit, la loi morale demeure
permanente. Il n’est donc pas justifié de recourir à des actes
contraires aux droits sous prétexte que c’est la guerre. On a qu’à
penser au génocide. Par le fait même, aucun soldat n’est excusé de ses
actes criminels en justifiant un ordre de ses supérieurs. Le tribunal
de Nuremberg (1947) a appliqué ce principe qui résume bien bien ce
point : « L’ordre reçu par un soldat de tuer ou de torturer, en
violation du droit international de la guerre, n’a jamais été regardé
comme justifiant ces actes de violence. (...) Le vrai critère de
responsabilité pénale n’est nullement en rapport avec l’ordre reçu. Il
réside dans la liberté morale, dans la faculté de choisir, chez
l’auteur de l’acte reproché. » Il est important de spécifier que ce
raisonnement provient de la doctrine libérale de la guerre juste plutôt
que celle de l’Église. Cette dernière met la responsabilité sur celui
qui donne les ordres. Quoi qu’il en soit, ceci reste un dilemme encore
aujourd’hui. Pourquoi ne pas tout simplement responsabiliser les deux?
Le « jus in bello » peut être expliqué en ces termes : « La fin ne
justifie pas les moyens ». De fait, tuer des civils, recourir à des
armes de destructions massives, violer les femmes et piller les maisons
sont des crimes contre l’humanité. Avec le type d’armes que nous
produisons aujourd’hui, est-il possible de respecter ce principe? Pas
si sûr.
Ce que nous venons de voir est loin de brosser l’étendue du sujet. Il y
aurait plus de précisions à faire sur les différents points. Je vous
invite à consulter les différents ouvrages sur ce thème. De plus, il
convient de rappeler que la guerre juste demeure « un moindre mal ».
L’Église nous rappelle que chacun des citoyens et des gouvernants est
tenu d’oeuvrer pour éviter les guerres. » Tout travail en faveur de la
paix, aussi humble soit-il, est une oeuvre indispensable. Nous
souhaitons tous qu’un jour chaque être humain puisse vivre en harmonie.
D’ici là, il demeure pertinent d’avoir des règles qui assurent la
protection du bien commun.
