L'infolettre Iktus :

Vouloir écarter de sa route toute souffrance signifie se soustraire à une part essentielle de la vie humaine.

Frère André

QUI SOMMES-NOUS? DES «UTOPISANTS»…

David Martinez.jpg
Quand nous parlons de la famille en Occident, nous oublions souvent que nous nous référons à des notions culturelles comme celles de ‘personne’, de ‘dignité humaine’, ‘d’alliance’, ‘d’engagement’ qui sont loin d’être évidentes naturellement mais qui, pourtant, correspondent à ce que nous sommes et qui, tout au long d’un processus historique, nous humanisent. J’aimerais apporter un éclairage sur un tel processus… Nous émergeons à la suite d’une évolution qui, remarquons- le, n’est pas uniquement linéaire (du genre : de l’amibe à l’homo sapiens) et qui ne va pas de soi, loin s’en faut, car de toutes les lignées d’anthropoïdes qui existaient, une seule s’est développée pour devenir notre ancêtre humain, alors que, pourtant, plusieurs d’entre elles partageaient les mêmes conditions géographiques (savane africaine). Toujours est-il que nous sommes devenus bipèdes, utilisant nos mains, fabriquant des outils, développant le langage grâce à l’accroissement de notre néocortex. Un seuil critique fut franchi, la conscience humaine est apparue, cette séparation du ‘ moi’ avec la nature, séparation très difficile à assumer car elle nous renvoie à notre vulnérabilité existentielle, à notre incomplétude, comme si nous étions ‘de trop’ en ce monde… Ce vertige peut se réduire par divers rituels sacrés qui ont tenté de retrouver l’état de transe, la non séparation du ‘moi’ avec la nature (on peut penser aussi à l’état du foetus dans le sein maternel). Une autre voie que ces rituels fut prise par le judaïsme biblique (et le christianisme ensuite), avec la révélation d’un Dieu transcendant qui instaura ce qui n’existait pas encore dans la conception du sacré, la nouveauté d’un sens au monde profane et d’un temps irréversible où le futur ne sera pas juste une répétition du passé (l’éternel recommencement des religions orientales). Je ne peux pas entrer dans les détails de cette voie mais retenons que c’est là qu’a émergé la conscience du ‘moi’ comme personne unique en relation d’alliance avec un Dieu unique et personnel qui nous confie d’humaniser le monde. Ainsi, si avec la transe on changeait de monde –on fuyait le profane pour le sacré-, avec l’alliance d’un Dieu personnel on est convié à changer le monde, - c’est un Dieu ‘utopisant’-, l’homme n’étant alors plus ‘de trop’ dans ce monde... Cette mission éthique est l’héritage de l’Occident qui constitue la dignité de la personne et ses droits mais le problème est que notre rapport à la nature s’est complètement renversé depuis la modernité, la nature, de création de Dieu, est devenue une ‘mécanique’ et l’homme aussi et si on peut le ‘réparer’ à partir de cellules tirées du clonage humain (ou de la fécondation artificielle), pourquoi pas? La dignité humaine sur laquelle on insiste tant en démocratie occidentale se trouve finalement ravalée à n’être qu’une ‘mécanique’ vidée de sens (par l’abandon de cet héritage humanisant), c’est un des constats de l ’Evangile de la vie de Jean-Paul II. Vous pouvez protester contre ce lien qui peut vous paraître indu entre le Dieu biblique utopisant, la mission éthique confiée aux humains et la dignité humaine…mais sachez que cette dignité n’est pas ‘innée’ et provient d’une histoire unique (fragile et menacée), d’humanisation du monde par des ‘utopisants’… Ce que Michel Foucault nomme l’archéologie du sujet. Notre époque connaît une contestation scientifique qui rompt avec ce ‘mécanisme’ et qui montre que l’évolution de l’Univers provient d’une singularité initiale extrêmement peu probable (les physiciens nomment cela le principe anthropique) et que loin d’être de ‘trop’ en un monde étranger, ce monde est, au contraire, unique en permettant l’existence de la vie et la nôtre. Peut-être qu’en en prenant conscience, nous retrouverons le goût de fonder des familles en alliance avec ce Dieu utopisant, et de préserver la biosphère, notre espérance pour un avenir humain et écologique réconcilié avec l’éthique… David Martinez, Diplomé en philosophie à l’UQAM