L'infolettre Iktus :

L'homme qui pardonne ou qui demande pardon comprend qu'il y a une vérité plus grande que lui.  

Jean-Paul II

Le pardon analysé par la philosophie

Le philosophe Paul Ricoeur

Au 3e jour de la Semaine de la Paix
organisée par Iktus, le 14 mars dernier, Gaëlle Fiasse, professeure de
philosophie à l'université de McGill, est venue nous parler du pardon comme 3e
voie faisant appel à la reconnaissance de la faute et à l'estime de soi, face aux
autres voies blessantes que sont la résignation ou la vengeance.

Elle a commencé par nous rappeler que ces dernières décennies ont vu se
multiplier les demandes de pardon sur la scène politique. Mais le point de vue
qui intéresse le plus notre conférencière, tout en reconnaissant la dette
philosophique à l'égard du christianisme, est celui du pardon auquel toutes les
personnes, croyantes ou non, sont confrontées dans leur vie
quotidienne
. Ainsi, chacun a déjà été confronté à cette difficile démarche
dans sa vie, que ce soit pour s'excuser soi-même de ses fautes ou au contraire
pour exprimer à l'autre sa blessure et ses attentes d'une demande de pardon. Si
on pardonne, peut-on oublier? Faut-il oublier? Qu'en est-il du devoir de
justice? Annonçant les différents problèmes, Mlle Fiasse a ensuite cherché à
les préciser et à y répondre...

Que signifie
pardonner?

Il s'agit ici du pardon tel qu'il advient
dans une relation aimante entre deux personnes saines, cherchant mutuellement à
donner le meilleur d'elles-mêmes à l'autre, mais qui feront, tôt ou tard,
l'expérience d'une inadéquation entre leur agir et leurs désirs profonds.
Pourquoi donc ? Parce que ces deux personnes expérimenteront leurs
faiblesses mutuelles mais aussi parce que découvrir l'autre, c'est-à-dire une
personne autre que nous, implique
nécessairement qu'il ne comprendra pas la réalité exactement de la même façon
que nous et, s'il nous aime, son amour devra de plus en plus s'ajuster à
la découverte de qui nous sommes et ce qui constitue notre bien
(mystère profond qui exige du temps!), et vice versa. Les blessures et les
fautes sont donc inévitables et leur première conséquence est de venir stopper
la croissance de l'amour mutuel. La personne n'arrive plus à regarder l'autre
avec le même regard et cette action blessante reçue risque de devenir l'unique
clé de lecture de l'autre
: impossible de dissocier l'autre de son
acte...

 

Le pardon consistera donc à dépasser l'acte
particulier à l'origine de la blessure et à ne pas enfermer l'auteur dans
l'acte qu'il a commis en s'appuyant sur les ressources de bonté qui ne sont
pas épuisées par cet acte particulier
. Certes, la réalité de l'acte ne peut
pas être ignorée, puisque les personnes, comme l'exprime le philosophe Paul
Ricœur, attestent leur être à travers des actes. Jacques Derrida a
insisté avec véhémence sur le fait que pardonner à quelqu'un qui se repent,
c'est déjà pardonner à quelqu'un de meilleur que l'auteur de l'acte, et
donc en un certain sens c'est pardonner à une personne autre que le fautif.
Il est clair que le pardon ne vise pas à acquiescer à l'acte négatif de la
personne et c'est ainsi qu'il ne s'adresse pas uniquement à l'autre en tant
qu'auteur de cet acte particulier, mais à l'autre en tant que personne aussi
capable d'actes meilleurs.

 

C'est pourquoi le pardon est favorisé par la reconnaissance de nos
propres faiblesses
et manquements où nous espérons aussi que l'autre
arrivera à ne pas nous enfermer dans tel ou tel acte que nous avons accompli,
ou omis lorsque il était pourtant nécessaire. En ce sens, l'aveu de la personne
qui reconnaît son tort, les gestes qu'elle pose pour réparer le mal commis vont
aider, par cette cohérence même, à reconnaître les signes de cette humanité
qui a fait défaut dans tel acte particulier potentiellement possible à toute
personne. Plus l'acte est blessant, plus il importe de témoigner à l'autre son
repentir et sa résolution de ne plus réitérer un tel comportement, aidant
l'autre à ne pas réduire notre humanité à l'acte négatif qu'on a posé. Si on
veut qu'une telle démarche soit vraie, elle doit s'accompagner d'un changement
d'attitude
pour qu'il y ait une adéquation entre nos gestes et nos paroles.

 

Le processus de réparation a donc un sens et il sera d'autant plus
juste qu'il viendra aider l'autre à dépasser sa blessure. C'est pour cette
raison que la demande de pardon peut parfois davantage s'exprimer à travers des
gestes que par des paroles, et doit redoubler de sollicitude là où cette
dernière a fait défaut. Le pardon impliquera donc une grande sagesse pratique,
puisqu'il s'agira aussi de connaître l'autre pour savoir comment lui
exprimer notre demande de pardon de la façon la plus adéquatement respectueuse.
Le pardon se pense ainsi dans une relation bi-polaire, avec d'une part
la personne qui demande pardon, parce qu'elle est à l'origine de la souffrance,
d'autre part la personne susceptible de manifester qu'elle a pardonné. Pour
cette dernière, une sagesse pratique sera aussi nécessaire. Comment faire pour
exprimer réellement à l'autre qu'on lui a pardonné? Dans le meilleur cas de figure, où le pardon
s'avère possible pour les deux personnes, c'est-à-dire à la fois une reconnaissance
du tort commis et un dépassement mutuel de cette action, on peut assister à un renforcement
de la relation
. Ce n'est pas la faute qui est la cause de cette nouvelle
proximité, mais le témoignage réitéré d'un amour mutuel et la certitude
d'être aimé malgré nos faiblesses
.

Après cet examen de ce que signifie le pardon, Mlle Fiasse a voulu le
situer face à la résignation et face à la vengeance.

 

La reconnaissance de la
faute et l'estime de soi face à l'action négative

S'il est possible d'outre-passer les manquements et les fautes qui nous
ont atteints, il faut néanmoins auparavant avoir ce regard juste sur
l'action commise. Gandhi n'hésitait pas à dire qu'entre la lâcheté et la
violence, il préférait la violence[1]
et cela montre bien que son choix pour la non-violence ne rimait jamais avec la
soumission résignée. Entre la résignation où j'accepte sans réagir (en
fuyant les conflits par manque d'estime de soi) des compromis qui
deviennent des injustices (pensons à certaines maximes stoïciennes qui
nient la réalité et toute forme de juste révolte face au mal) et la vengeance
révoltée où je réagis de la même façon (ou pire encore dans l'escalade) que mon
agresseur (en laissant le dysfonctionnement moral de mon agresseur me blesser
moralement), il y a une troisième façon de réagir à l'injustice qui est
l'attitude non-violente. Il s'agit de reconnaître l'injustice et
la blessure subie sans se laisser vaincre par elle par une réaction
de vengeance.

L'emphase sur l'estime de soi - qui doit être double puisqu'elle
concerne aussi l'estime qu'on porte à la personne coupable- .s'avère donc
indispensable pour poser un juste jugement d'existence sur l'injustice commise
et répondre de façon non-violente. L'attitude éthique la plus haute qui
consiste à rechercher le bien d'autrui ne peut pas rendre aveugle quant aux
manquements et aux fautes qui vont à l'encontre de la bienveillance. Il est
donc crucial d'approfondir cette question de la justice. C'est le manque
d'estime de soi
qui conduit à ne plus voir qu'il est normal d'être
traité avec respect comme toute autre personne humaine
. Face à une
souffrance, il s'avère donc indispensable de pouvoir en parler avec les
personnes qui nous veulent du bien, nos véritables amis, car comme le
dit Aristote, l'ami est indispensable pour nous révéler à nous-mêmes le bien
que nous sommes capables d'accomplir
, la bonté de notre existence, la
certitude d'être irremplaçables.

De même, face à la personne coupable, une juste attente que l'autre
puisse comprendre son tort (et un jour en faire l'aveu avec contrition)
permet, comme le souligne Paul Ricœur, de lui témoigner de la considération
en respectant « la fierté du coupable »[2].
Sans cela, on en vient à réduire la personne fautive à un monstre ou à la
plonger dans un état infantilisant en niant qu'elle puisse endosser la responsabilité
de ses actes,
ce qui conduit à nier sa liberté, part extrêmement
importante de toute dignité humaine.

C'est sur ces propos que s'acheva l'intéressante et éclairante
conférence de Mlle Fiasse à propos du pardon, analysé dans son ancrage
relationnel fondé sur une juste estime de soi irremplaçable permettant la
reconnaissance claire du mal commis. La conférencière ayant eu l'amabilité de
nous envoyer son texte, nous sommes heureux d'avoir pu vous le résumer dans cet
article..

Bonne continuité en croissance humaine et en maturité spirituelle sur
la route du pardon !

 

Par David Martinez

Étudiant en philosophie

 


[1] Gandhi, Letters
[vérifier la référence]Young India, August 11, 1920.

[2] Paul Ricœur, La mémoire,
l'histoire, l'oubli
, p. 620.